Eric Auxerre

  En l’an 865 (IXème siècle), soit presque mille ans après les faits, un moine, Eric d’Auxerre, laisse entendre dans un poème en latin qu’Alise-Sainte-Reine serait Alésia. Ce poème est cité avec révérence par tout partisan d’Alise-Sainte-Reine et présenté comme une preuve essentielle en sa faveur.

  Que vaut-elle ?

  Dix siècles de silence ont passé sur l'Alésia antique quand Eric d'Auxerre écrit : il est quasi impossible qu’il ait eu des sources inconnues et mystérieuses en plus du texte de César dont on sait qu'il fit une traduction. Celle-ci lui apprit que César atteignit les Séquanes (à l'entrée du Jura), à proximité d'Alésia. Cette dernière ne pouvait donc pas être en Bourgogne
(sauf si l'on suppose qu'Eric disposait  d'un manuscrit où « in Séquanos » aurait été perdu. De tels manuscrits existent mais sont considérés comme plus tardifs et moins fiables).

  Ce n’est qu’au XIXème siècle que la traduction de ce passage sera "arrangée", on peut même dire "truquée" pour mettre l'Alésia antique en Bourgogne, à Alise-sainte-Reine.

  Certes bon latiniste, ce moine n’est pas très scrupuleux avec les textes. N’écrit-il pas dans son poème qu’Alésia fut « fatale aux armées de César » bien qu’il l’ait traduit ? A ce point de contradiction, quelle confiance accorder à l’auteur ? Et cette confiance serait d’autant plus mal placée que dans un autre poème latin de peu ultérieur, notre bon moine appelle Alise… « Alise », tout simplement ! Le doute sur ses scrupules historiques est complet.

Ce qui reste de certain, c’est que son poème est écrit en latin. Or le vers latin ignore la rime. Ce qui caractérise la versification latine c’est l’alternance codifiée de syllabes brèves et de syllabes longues. L’ordre de cette succession est variable selon le type de vers mais impératif. Ne pas le respecter c’est tout simplement faire de la prose… ou un vers faux, comme le serait chez Racine un vers de treize pieds au lieu de douze ; ou, plus plébéien, vouloir faire rimer rutabaga et topinambour…


Le manuscrit original

  Or voici que dans ce poème, là où devrait se placer le « li » d’Alisia qui est une syllabe brève, le vers exige pour être juste une syllabe longue. Et notre moine alors d’oublier son érudition : comme tout poète embarrassé il s’accorde ce qu’on appelle une licence poétique, déformer la réalité pour respecter la versification. Il remplace le « li » par un «  » qui est une syllabe longue  (confirmé par les historiens grecs qui écrivent tous « Alesia » non avec un (ε) epsilon, voyelle brève mais avec un (ήτα) êta, voyelle longue) ; il écrit donc « Alesia » et le tour est joué. Tous les poètes font ça un jour ou l’autre pour que leur vers sonne juste. Mais quel faux historique !  Toute une Alésia fantôme sortira de son embarras poétique.

  Cette licence poétique est d’autant plus naturelle qu’à l’époque, l’usage était d’associer un événement ou un personnage historique à la ville célébrée pour rehausser sa renommée. Il se trouva ainsi que dans cet esprit, un évêque d’Auxerre réutilisa l’invention du moine. Et à la Renaissance encore, personne ne fut choqué quand la fondation du royaume de France fut attribuée à Francus, compagnon supposé d'Enée lors de la guerre de Troie.
Magie des grands ancêtres imaginaires !

  Comment les partisans d’Alise-Sainte-Reine transforment-ils ces errances variées en preuve essentielle en leur faveur ?

  D’abord en éliminant le passage fantaisiste du combat d’Alésia décrit comme« fatal à l’armée de César ». Sa « traduction » officielle le rend « fatal à Alésia ». Tant pis pour le texte latin ! L’Histoire est sauvée et la réputation d’Eric avec. Voici son sérieux inattaquable.

  Ensuite en s’en tenant au silence le plus prudent, le plus coupable aussi : rien sur les mille années écoulées entre le siège et la rédaction du poème, rien sur l’inexistence de sources autres que César, rien sur le retour du nom d’Alise dans le poème suivant et bien entendu rien sur les impératifs de la versification latine ni ses effets. Ces choses n’intéressent pas nos grands archéologues et historiens à patente et privilège.

  Elles intéressent pourtant les gens modestes et consciencieux qui voient que ce texte relève de l’anecdote poétique et est absolument dénuée de tout élément pouvant servir de preuve.

  Alise est aussi fâchée avec la poésie qu’avec l’Histoire.


- A consulter (voir aussi en page Bibliographie) : D. Porte, l’Imposture Alésia, pages 74 à 79

Eric d’Auxerre, ou les amours contrariées d’Alise,
 de la Poésie et de l’Histoire

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